Mathieu Amalric présentait en ce début de festival de Cannes sa dernière création, en tant que comédien et réalisateur mais aussi coproducteur. Bien accueilli par le public et par la critique dans son ensemble, le film a néanmoins déconcerté par quelques failles et une place laissée à l'improvisation qui ne produit pas toujours le meilleur. Il nous restera toujours l'impression d'avoir assisté à la création d'un film sous nos yeux, avec ratures et fulgurances. Dommage : on avait tous les ingrédients pour obtenir un chef d’œuvre...
La femme à barbe n’est pas morte… Elle a même de beaux jours devant elle, à condition de monter un show « new burlesque » avec une chanteuse caractérielle, une strip teaseuse trop timide pour montrer ses seins, la grosse femme qui fait jaillir les plumes de son cul, et d’autres numéros tous plus décalés et fous les uns que les autres. Des portraits comme des Botéro, bien en chair, tout en rondeur, occupant tout l’espace. Des typologies de personnages comme chez Fellini, barrés, exhubérants, sur le fil du rasoir. Sur scène le show, en coulisse le stress.
Le film raconte l’histoire de Joachim Zand, ancien producteur en télévision qui a monté une tournée avec des comédiennes américaines habituées à se produire seules dans des numéros de « new burlesque », un mouvement né aux États-Unis dans les années 1990 et inspiré des spectacles légers des cabarets de Paris du XIXe siècle. Après avoir quitté subitement la France, il y revient dans l’espoir d’un come-back. Les filles, elles, ont l’espoir de conquérir Paris...
A la fois roi de la loose avec panache, père pathétique et gauche, producteur consciencieux, frère encombrant et colérique, Amalric se compose un personnage dans ses cordes et coupé sur mesure (avec parfois des réminiscences de ses rôles passés…). En face de lui, sa troupe déchaînée lui tient tête entre morgue et désespoir. Le problème c'est qu'on a l'impression que les personnages ne sont pas maitrisés et que les comédiens en cherchent les contours au fur et à mesure.
Le filmage évoque le documentaire, on est parfois pas très loin de « Striptease » (France 3) devant le folklore des portraits qui nous sont proposés. Le début du film fera penser à Cassavetes avec des comédiens en amorce et des cadrages qui montrent autant la scène que les coulisses. Mais qu’importent les références, au fond, il faut se laisser porter, par le rythme, et par la mélancolie.
Amalric propose une tranche de vie de cette troupe mal fagotée et surréaliste. Drôle, humaine, dramatique. Son personnage s’arrondit autant que ses comédiennes, quand on le découvre père. Evidemment père trop absent, trop maladroit, qui n’a pas vu grandir ses enfants. Quelques séquences paraitront un peu caricaturales mais ajoutent quelque peu de fantaisie à un film qui oscille entre les rires nerveux des comédiennes pour masquer les déceptions, et les larmes chaudes des fins de soirées poisseuses et arrosées, dans les sinistres hôtels de province.
Même s’il est impossible à détester, ce film comporte néanmoins quelques faiblesses. La première d’entre elles est de ne pas avoir vraiment structuré le récit et de laisser certains personnages tirer la couverture à eux. D'ailleurs le réalisateur confesse avoir laissé une grande part à l'improvisation lors du tournage. Ca n'a pas toujours produit le meilleur. Pourtant un film choral, c’est la promesse de traiter de façon équitable les différents personnages, mêmes secondaires. Or ici, à l’exception de Joachim, les filles sont traitées par petites touches impressionnistes, en oubliant toute idée de progression. Les filles sont un peu réduites à leur rôle d'exhubérantes et les rares fois où elles se dévoilent dans l'intimité ne nous permettent pas d'en apprécier assez la profondeur. On aurait peut-être aimé voir cette strip teaseuse timide se réaliser enfin et réussir à poser le haut. Les autres filles sont tout juste esquissées. Et c'est parce qu’il n’arrive pas au bout de ces situations, que le film entretient le glauque et un certain goût pour le désespoir en dépit d’une romance avec l'une des filles. Une romance qui parait du coup un peu artificielle.
On a l'impression que le film est un peu le brouillon d'un chef d'oeuvre, le dessin préparatoire. Il y a là déjà tous les bons ingrédients : de bons comédiens, des personnages prometteurs, des décors, une histoire, sans que rien ne soit mené à son paroxysme. Au sortir de la projection, j'aurais sans doute pu écrire un article plus positif, porté par l'émotion et l'atmosphère particulière qui se dégage de ce film, mais le temps de la réflexion aidant, et après avoir vu l'excellent "Another Year", cette "Tournée" fait pâle figure et nous laisse comme un goût d'inachevé.
Malgré tout, Amalric nous propose une galeries de portraits attachants, une tranche de vie présentée avec audace qui ne nous a pas lassé...
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