La bible, c’est un passeport pour la création d’une série : c’est-à-dire avant tout un document marketing destiné à la chaîne (et au producteur), dont le but est d’obtenir une commande d’écriture. Ensuite seulement, on appelle « bible » le livret des règles d’écriture d’un épisode qui, sauf exception, n’existe pas en France, dans la mesure où il y a peu de séries dont la production est réellement industrialisée (à part Plus Belle La vie en série quotidienne, et de nombreuses séries d'animation comme Totally Spies, mais elles sont en général partiellement ou complètement écrites à l'étranger). L’écriture se déroule en général en amont pendant une période unique. Le rôle primordial de directeur d’écriture ou de directeur de collection suffit alors à veiller au respect de l’esprit de la série, dont les codes sont définis dans l’épisode pilote.
La bible est l’expression d’un auteur, d’un point de vue et il semble donc difficile d’imaginer le concept de base produit d’un atelier, source de trop de consensus. «Le pool d’auteurs est là pour produire des intrigues et de la dramaturgie à la tonne, pas pour donner une forme et un point de vue sur le monde », estime Frédéric Krivine, créateur et coproducteur d’Un Village Français (France 3), autrefois créateur de P.J. (France 2).
L'expression d'une évidence.
La bible est l’expression d’une certaine évidence. « Il n’y a rien de pire que de se poser des questions de communication externe sur un sujet mal maîtrisé en interne », dit Frédéric Krivine. « Je me documente et je passe beaucoup de temps avec des gens concernés par mon propos, dans des lieux habités par le sujet. Le but n’est pas de trouver de l’information mais de ressentir des émotions. » Il faut donc creuser le concept, le torturer, le débarrasser des scories et de tout ce qui pourrait devenir un frein, entrevoir aussi quels seront les personnages qui serviront le mieux le projet dramatique, définir une unité de ton ou encore vérifier qu’on a bien un lieu central de conflit, où au moins 40 % de l’action peut se dérouler, pour une question de faisabilité à la fois conceptuelle et financière.
Des personnages récurrents sont définis, un cahier des charges d’écriture est précisé, des exemples concrets de situations dramatiques ou de courts sujets sont donnés pour démontrer la récurrence du concept et le synopsis du pilote est ajouté… La voilà, la bible !
De mains en mains.
La bible est terminée, elle passe du scénariste au producteur, puis dans les mains des conseillers des chaînes… Elle est discutée, revue et corrigée, le concept subit les pressions de tous ces lecteurs, chaque imprécision est la source d’une dérive possible, d’un malentendu futur, chaque option est sujette à désaccord. Dans les mauvais cas, la chaîne se perd dans des détails qui peuvent être pertinents mais dont l’analyse fait perdre de l’énergie, ou bien encore on ne comprend simplement plus ce qu’ils veulent dire…
PAS UNE PAROLE D’ÉVANGILE
«Comme partout, on a des contraintes d’ordre économique et de ligne éditoriale. Malheureusement…», explique Elie-G. Abécéra, directeur de collection sur C.com.c@ (France2) et créateur de Affaires Familiales (TF1). «Je dis malheureusement car parfois, il serait bon d’avoir un dialogue sur une série – sinon, l’art, tout au moins le plaisir de pondre ensemble (auteurs, producteurs, chaînes). Or, les enjeux ne sont pas les mêmes pour tous et peu d’auteurs sont enclins, dès qu’ils ont une promesse de signature, à tenir mordicus à leur essentiel, même s’ils négocient par ailleurs… »
Parfois, il s’agit d’améliorer réellement. D’autres fois, d’équilibrer le projet pour qu’il rentre mieux dans une case de diffusion : c’est dans ce dernier cas que réside le danger. Il faut savoir quand arrêter de vouloir absolument essayer de tout faire rentrer dans les cases. Souvent, les concepts s’amenuisent et s’éteignent à force de contraintes…
Pour le créateur, considérer une bible détaillée avec ses synopsis et ses trames comme parole d’évangile peut être un carcan. Tout au long du développement, restez inventif et à l’écoute des auteurs, à condition de ne pas toucher aux fondamentaux du concept. Une intrigue apparaît, une autre serait mieux dans tel autre épisode… « Il est alors difficile d’expliquer ces changements aux chaînes qui ont validé un document en amont», remarque Leonardo Valenti, créateur de la série italienne Delitti Imperfetti, dont R.I.S. était au départ l’adaptation. « Je préférerais travailler avec un pilote ou une trame pour la saison, pour être plus libre et développer des caractères graduellement».
Mais la bible, dans sa version « livret des règles d’écriture », garde toute son utilité quand le développement fait intervenir de nombreux auteurs, sur plusieurs saisons: «On travaille sous contraintes et il est bon qu’elles soient les mêmes pour chacun», rappelle Elie-G. Abécéra. «Et comme souvent, dans la contrainte, on peut être amené à vouloir la contourner –c’est humain– et la bible est là pour nous ramener au propos.». Cependant, l’auteur doit vraiment sentir l’envie d’être reconnu pour ce qu’il va amener à la série, tout en sachant rester à sa place.
D’autre part, un auteur a des idées, on l’oublie souvent, et à force de l’inféoder à une production, une chaîne ou une série, il y a un risque de lui ôter toute vélléité de création. La réalité de l’auteur est souvent toute différente, une fois arrivé en bout de chaîne.
Les scénaristes de R.I.S. (TF1) commencent par recevoir trois pages de synthèse de ce qu’ils doivent faire et surtout ne pas faire. Impossible de ne pas citer ici quelques exemples: «Pas d’intrigue trop polar, trop complexe…», « Attention aux univers marginaux ! », «Comment la ménagère va s’impliquer dans cette thématique ? », «Il faut de l’original ordinaire…» ou encore «Pas d’univers trop délirant et trop cher. Mais pourquoi pas la Tour Eiffel?…» À 20h30, on ne parle pas non plus de politique qui «n’est pas intéressante en soi pour la ménagère », ou même de la banlieue car la série est décrite comme étant « glamour, rose, (et) bourgeoise. » Le ton est donné !
Comme dirait Pierre Desproges : étonnant, non ?
(Article rédigé pour La Gazette des Scénaristes)

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