mercredi 25 août 2010

Cleveland contre Wallstreet : l'expérience troublante

Le 11 janvier 2008, la ville de Cleveland assigne en justice les 21 banques qu’elle juge responsables des saisies immobilières qui dévastent leur ville (et des frais qui en découlent). Mais les banques de Wall Street s’opposent à l’ouverture d’une procédure. Alors, ce procès qui ne viendra peut-être jamais, le réalisateur Jean-Stéphane Bron a décidé de l'organiser et de le filmer, en live, avec les vrais protagonistes... Une expérience uchronique troublante sur le fil tenu entre réalité et fiction.

On entre dans le film comme on pourrait le faire avec n'importe quel documentaire... A la mine sombre et tendue des protagonistes que l'on ne connaît pas encore, répond la décrépitude de la banlieue de Cleveland, l'une des toutes premières villes a avoir été touchée par la crise immobilière qui secoue encore les États-Unis aujourd'hui.


Cleveland, vue du côté "le ghetto dans le ghetto", là où le chômage explose, là où la drogue et la criminalité font office de job pour ceux qui moisissent dans le trou du cul de la cité. A présent, leurs baraques en bois, des flics armés jusqu'aux dents viennent leurs reprendre, de force si nécessaire.

Les images ne peuvent pas laisser indifférent. Pourtant on les a vues mille fois ces images, en 4/3 au JT, et maintenant en scope au cinéma : c'est toujours la même chose. Mais bon, puisqu'il faut bien témoigner pour l'histoire, voilà les milliers de maisons, fermées, fenêtres et portes occultées, murs tagués. Des rues désertes à perte de vue, sans âme qui vive. Et parfois, une silhouette, comme le dernier des Mohicans, celui chez qui les flics ne sont pas encore venu frapper ou l'ancien locataire qui squatte, parce qu'il n'a pas d'autre endroit où aller...

C'est dans ces quartiers pauvres, où s'entassaient principalement des populations au chômage ou à faible revenu, souvent moins bien éduquées ou entrainées à lire entre les lignes des contrats, que sont venu frapper des courtiers qui proposaient des ré-assurances pour les maisons et des prêts à des taux exorbitants... Des courtiers pas toujours très au courant eux-mêmes de ce qu'était une « sub-prime », et souvent malhonnêtes pour ce qui était de remplir les cases "garanties de l'emprunteur". Les banques fermaient les yeux. A Wall Street, on se frottait les mains : les produits à risque se vendaient comme des petits pains...

Quand le système s'est écroulé, que les emprunteurs étaient dans l'incapacité de rembourser, les saisies ont commencé, et les rues de quartiers pauvres de Cleveland ont commencé à se vider de leurs habitants. La mairie dépense depuis chaque année plusieurs millions de dollars pour sécuriser ces nouveaux no-man-lands, murer les maisons, nettoyer les terrains...

Qui est responsable ?


C'est la question posée au jury de ce procès qui a eu lieu pour de faux, mais qui a été filmé pour de vrai. Avec les vraies victimes, les protagonistes de l'incroyable scandale. On abandonne là les images de carte postale, et on passe au vif du sujet : l'humain. Le défilé des témoins est le fil d'Ariane qui nous prend par la main et nous mène dans la nébuleuse. On se raccroche aux visages filmés dans l'axe et qui nous semblent ainsi plus proches. On est au coeur de la scène. Petit à petit, le voile se lève et cette crise des subprimes qui nous paraissait si lointaine nous est rendue accessible.

Les débats sont entre-coupés des déclarations des témoins dans les couloirs de la salle d'audience, et des tranches de vie des habitants. Le film donne des clés, il met le doigt sur la terrible chaîne de manquements qui relie la victime à Wall Street, l'opacité du système, sa complexité.

Là où Oliver Stone s'est planté avec son pourtant très attendu "Wall Street", le réalisateur Jean-Stéphane Bron réussit à faire oeuvre de pédagogie tout en installant peu à peu un délicieux suspens, comme si les faits se déroulaient pour de vrai sous nos yeux, en direct. On a beau savoir que c'est juste une expérience « à blanc », on reste captivé : le jury condamnera-t-il Wall Street à rembourser ?

Le seul bémol pourrait venir de la démarche en elle-même. La parole largement donnée aux victimes et les longs plans séquences dans les rues désertiques entrainent dès le début une certaine partialité qui parfois dérange. On sent l'exercice faussé. De toute manière, il l'est : aucune banque n'a voulu représenter la partie adverse. Alors, bien que l'avocat qui les défende symboliquement soit à la hauteur, bien qu'un ou deux témoins adverses tentent de s'opposer, tout cela nous invite à croire que les jeux sont faits d'avance. Il nous manque sans doute tout un pan de l'argumentation car si le film nous connecte avec la réalité des victimes, il est peu disert sur le « système » Wall Street qui reste une lointaine menace et toujours aussi opaque in fine. Le film ne cherche pas à établir la vérité, mais une vérité, celle des témoins interrogés.

Oui mais voilà : il y a au moins deux blancs républicains dans le jury composé d'afro-américains. Deux voix contre qui suffisent à tout faire basculer.

Néanmoins, on se laisse prendre au jeu. Et il est tant d'entrer dans les coulisses, là où les caméras ne s'invitent jamais, lors des délibérations. C'est là que le dénouement se joue. Sur la table, il y a quelques dizaines de millions d'euros virtuels dans la balance, pour aider une ville et ses habitants, pauvres et majoritairement noirs. Oui mais voilà : il y a au moins deux blancs républicains dans le jury composé d'afro-américains et d'hispaniques. Deux voix contre qui suffisent à tout faire basculer. Il n'est plus question de justice mais aussi de sociologie et de politique, de dynamique de groupe, des hommes en colères et des plus timorés. Les avocats américains le savent bien, le profil des jurés fera pour beaucoup dans la décision, c'est pour cela qu'ils récusent pour un oui ou pour un non lors de la constitution du jury...

Des dizaines de milliers de noirs et de pauvres à la rue d'un côté, une poignée de banquiers et quelques centaines de courtiers qui se renvoient la balle de l'autre. D'après vous, qui a gagné ? Trop court, on aurait voulu prolonger les débats, voir les avocats s'opposer encore, apporter de l'eau au moulin des autres, mettre à poil le système des banquiers...

Qu'importe, le film a rempli son office. Il nous a ému, questionné, il nous a fait nous révolter ou consterner. On a saisi la détresse et la révolte. Bref, il ne nous a jamais laissé indifférent. Cleveland contre Wall Street est un film à ne pas manquer.

Site internet : http://clevelandcontrewallstreet.com/

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